Les malheurs de l’impérialisme français

C’est, pour le Président actuel de la République comme pour ses prédécesseurs, une obsession : défendre la place de l’impérialisme français dans le monde. Cet objectif passe par sa politique diplomatique et l’entretien d’un coûteux appareil militaire. Mais lorsqu’il s’agit de passer de l’ambition affirmée aux résultats concrets, le résultat a moins de panache. Et l’année écoulée a vu les difficultés et les échecs s’accumuler pour l’impérialisme français.

Un discours à l’École de guerre

Un exemple parmi d’autres, le discours d’Emmanuel Macron “sur la stratégie de défense et de dissuasion de la France”, tenu à l’École de guerre le 7 février 2020. Quelques phrases suffisent à rendre compte des prétentions de l’impérialisme français : “Comme à chaque fois que nous sommes confrontés à des défis historiques, notre réaction doit être la même : l’audace et l’ambition renouvelée.”
“Notre stratégie de défense [doit] nous donner la capacité de défendre nos intérêts souverains partout dans le monde, en lien avec notre géographie des outre-mer et avec la densité de nos partenariats stratégiques. […] Elle doit nous permettre de tenir notre rang et notre influence parmi les nations. Elle doit nous garantir la maitrise de notre destin”.

Bien évidemment, Macron évoque alors l’opération Barkhane conduite au Sahel et la place de la France dans l’Indo-Pacifique.

Moins de deux ans après ce grand discours, le retour au réel s’avère douloureux.

Un contrat d’armement torpillé

Durant l’été 2021, le gouvernement américain retirait ses dernières troupes d’Afghanistan. Les alliés des États-Unis, dont la France, furent mis devant le fait accompli sans guère de ménagements. Ce retrait à peine achevé, Joe Biden tenait le 31 août un discours confirmant que désormais la préoccupation principale des État-Unis était le face-à-face avec la Chine.

Macron ignorait à ce moment-là le prix que l’impérialisme français allait devoir payer pour ce tournant réaffirmé de la politique étrangère américaine.
Pourtant, il aurait dû se méfier s’il avait pris au sérieux les deux textes que Biden, en juin, avait fait adopter au G7 puis lors d’un sommet de l’OTAN. Ces deux textes faisaient clairement référence aux menaces chinoises, à ses “ambitions déclarées”, etc.

Mais Macron, soucieux des intérêts économiques de la France en Chine, avait préféré prendre ses distances avec ces déclarations, affirmant par exemple que “le G7 n’est pas un club hostile à la Chine”.

Le gouvernement français apparaissait donc pour les États-Unis comme un allié peu fiable face à la Chine.

Le 15 septembre, Joe Biden tenait une conférence de presse “surprise” (par vidéo) avec les premiers ministres d’Australie et de Grande-Bretagne, pour annoncer la signature d’un pacte de sécurité entre les trois pays, baptisé AUKUS : un partenariat en matière de sécurité, de cyber défense, d’intelligence artificielle et de technologies quantiques, destiné à contrer l’influence de la Chine.

Puis Boris Johnson se faisait un plaisir de préciser : “Le premier objectif de ce partenariat sera d’aider l’Australie à acquérir une flotte de sous-marins à propulsion nucléaire”.

Pour le gouvernement Français, le coup était violent. Car il impliquait la rupture du contrat passé en 2016 avec Canberra, contrat prévoyant la vente de 12 sous-marins à propulsion diesel-électrique, pour un montant de 56 milliards d’euros.

Cela tourna à la crise diplomatique. Puis la crise se calma : la France n’avait pas le choix.

Mais là n’était pas l’essentiel.

Tournant politique australien

Jusqu’en 2016, l’Australie avait ménagé ses liens avec la Chine, un tiers de ses exportations brutes (minerais, produits agricoles) étant destiné au marché chinois.
C’est à cette époque, en 2016, que fut signé le contrat pour l’achat de 12 sous-marins français.JPEG - 1.2 Mo

Mais c’est aussi à partir de 2016 que les relations entre la Chine et l’Australie – prise en étau entre les pressions américaines et les exigences chinoises – s’envenimèrent.

Il y eut d’abord la polémique concernant la signature d’un bail de 99 ans accordé à une entreprise chinoise pour la gestion du port de Darwin.

Puis, en 2017, des mesures sont prises pour contrer l’ingérence chinoise en Australie. En 2018 l’équipementier chinois Huawei est exclu du marché concernant le réseau 5G australien.

En avril 2020, l’Australie est le premier pays à demander une enquête internationale indépendante sur l’origine du Covid, ce qui provoque de la part de la Chine menaces et mesures de rétorsions économiques.

L’Australie ne peut dès lors plus se tenir dans une position d’équilibre entre Pékin et Washington. Il faut choisir. L’AUKUS est une conséquence de ce choix. Car pour les États-Unis, c’est un accord visant à isoler la Chine.

Et, pour la même raison, le contrat avec la France est rompu : Canberra veut désormais des navires à propulsion nucléaire, jugés “plus puissants, plus endurants et plus furtifs”.

Mais avec ce tournant majeur de la politique étrangère australienne, ce sont tous les plans de l’impérialisme français qui s’effondrent.

Un échec spectaculaire dans l’Indo-Pacifique

La stratégie française visait à s’appuyer sur l’Australie pour tenir dans cette région du monde une position d’équilibre entre la Chine et les États-Unis. En mai 2018, Macron promettait “une nouvelle ère d’engagement français dans l’Indo-Pacifique” (Pour la France, la zone Indo-Pacifique va de Tahiti à la Réunion) et affirmait la volonté de “défendre l’équilibre dans cette région”.

En juin de cette année, le chef de l’État déclarait au Premier ministre australien que ce partenariat avec l’Australie était “au cœur de notre stratégie dans la zone Indo-Pacifique”.

Macron s’était imaginé que le capitalisme français pouvait se déployer dans le sud Pacifique en faisant fi des intérêts américains. Avec le retournement australien, c’est toute la stratégie de l’impérialisme français qui est mise en échec.

Un enjeu : la Kanaky-Nouvelle-Calédonie

Cet échec Français dans cette zone du Pacifique tombait au plus mal. Le 12 décembre se tenait le troisième référendum concernant l’autodétermination de la Kanaky-Nouvelle Calédonie, dans le cadre de l’accord de Nouméa de 1998.

Le “Non” l’avait emporté, par 56,7 % lors du premier référendum, en novembre 2018 puis par 53,3 % lors du deuxième en octobre 2020.

Face au risque d’un vote favorable à l’indépendance, le gouvernement français se plaisait à évoquer les ambitions chinoises.

Emmanuel Macron affirmait ainsi le 5 mai 2018, “dans cette région du globe, la Chine est en train de construire son hégémonie pas à pas”. Et Macron s’enflamme : “Il y a un axe Paris-New Delhi-Canberra, mais cet axe-là se prolonge de Papeete à Nouméa et à travers tous nos territoires. Je crois dans le futur de ce territoire et je crois dans la place que ce territoire occupe dans une stratégie plus large que nous devons avoir dans toute la région”.

Certes, la “menace chinoise” est agitée comme un chiffon rouge à des fins de propagande. Mais la crainte de l’impérialisme français semble réelle.
En témoigne un rapport publié en septembre 2021, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire qui note que la Chine tente d’étendre son influence en Nouvelle-Calédonie ; et écrit par exemple : “une Nouvelle-Calédonie indépendante serait de facto sous influence chinoise”.

Avant le deuxième référendum (2020) les indépendantistes assumaient : “Nous n’avons pas peur de la Chine. C’est la France, pas elle, qui nous a colonisés […], on ne va pas faire aujourd’hui comme si la Chine n’existait pas”, disait le leader indépendantiste Roch Wamytan, président du Congrès de Nouvelle-Calédonie.

Mais le troisième référendum fut convoqué dans des conditions particulières : du fait de l’épidémie de Covid et du nombre de victimes parmi le peuple Kanak, les demandes de report de ce référendum se sont multipliées, notamment de la part des organisations indépendantistes. Cette exigence a été relayée en métropole en particulier par la FSU et l’Union Syndicale Solidaire.

Macron et son ministre Lecornu décidèrent de passer en force : la date du 12 décembre fut maintenue. Le “Non” hostile à l’indépendance l’emporta donc largement du fait du boycott du scrutin par les indépendantistes (96,5 % de “Non” à l’indépendance, mais avec moins de 44 % de votants).

Aussitôt, Macron se félicita du résultat, faisant comme si ce troisième référendum mettait fin à la revendication d’indépendance : “La Nouvelle-Calédonie restera donc française” affirme-t-il. Ce qui ne convainc personne. Car, pour Macron, c’est une victoire à la Pyrrhus. D’un point de vue juridique, l’accord de Nouméa est terminé. Mais rien n’est réglé. Pour le peuple Kanak, l’exigence de l’indépendance demeure entière. La revendication indépendantiste n’est pas éteinte par ce troisième référendum, et le droit à combattre politiquement pour l’indépendance ne peut être effacé. C’est un combat qui ne prendra fin qu’avec l’indépendance.

Mais ce n’est pas la seule région du monde où l’impérialisme français est en difficulté.

La faillite du Liban

Comme État, le Liban est une création de l’impérialisme français, lequel conserva son emprise sur le pays durant des décennies après son indépendance, en 1946. Et sa particularité est d’être organisé sur des bases confessionnelles, les principales confessions se partageant le pouvoir… et les prébendes. Cette “Suisse du Moyen-Orient” commença de s’effondrer avec la guerre civile de 1975 à 1990 mettant aux prises notamment les Phalangistes (milices chrétiennes d’inspiration fasciste) et les Palestiniens alliés aux masses populaires libanaises. Le pays fut également soumis aux interventions militaires d’Israël et de la Syrie. Les affrontements se multiplièrent entre milices sunnites, chiites, druzes… Puis il y eut une période dite de “reconstruction” au profit de quelques grandes familles, notamment le clan Hariri. Depuis, ces grandes familles n’ont cessé de s’enrichir, la corruption de se développer, et la misère des masses de se développer, alors que le pays accueille en même temps nombre de Syriens ayant fui la guerre menée par le régime de Bachar al-Assad contre son propre peuple.JPEG - 100.7 ko

En octobre 2019, face à l’annonce de nouvelles mesures d’austérité, c’est un véritable soulèvement des masses qui provoque, le 29 octobre, la chute du gouvernement du Premier ministre Saad Hariri. Au printemps 2020, le Liban ne peut plus faire face au paiement de la dette.

C’est dans cette situation de déliquescence que survient, le 4 août 2020, l’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium entreposé depuis des années dans le port de Beyrouth, occasionnant plus de 200 morts et des milliers de blessés. La ville est ravagée.

Aussitôt, Macron se précipite à Beyrouth. Le 6 août, il y promet de l’aide et demande une enquête internationale. Des manifestants, pleins d’illusions, crient sur son passage : “Aidez-nous ! Révolution !” ou encore “Le peuple veut la chute du régime”.

Macron déclare alors que tout sera fait pour que l’aide “n’aille pas dans les mains de la corruption”. Et il lance un ultimatum aux dirigeants libanais, exigeant la constitution d’un “gouvernement de mission” chargé de réformer le système.

C’est là une tentative désespérée de l’impérialisme français d’assurer la survie d’un régime et d’un État en voie d’effondrement. Encore faudrait-il que le gouvernement français ait les moyens de ses ambitions.

Le 31 août, Macron est de nouveau sur place. Un nouveau Premier ministre, Moustapha Adib, a été désigné. Macron donne de la voix : “Il m’appartient […] de m’assurer que c’est bien un gouvernement de mission qui sera formé au plus vite, pour mettre en œuvre les réformes”. Et il menace : “Si les promesses ne sont pas tenues d’ici octobre, il y aura des conséquences”.

Mais le 26 septembre, patatras ! Moustapha Adib, renonce à former un gouvernement de mission.

Le 27 septembre, rageur, Macron dénonce “Les dirigeants des institutions libanaises [qui] ont décidé de trahir l’engagement pris”. Puis Macron vise le parti chiite Hezbollah : “J’ai compris qui décidait : le Hezbollah” ; Mais “Il se croit plus fort qu’il ne l’est”. Et il s’indigne : “J’ai honte” pour les dirigeants libanais, déclare-t-il avant d’appeler ces derniers à mettre en œuvre les réformes réclamées depuis début août, “condition sine qua non pour que le Liban puisse bénéficier de l’aide internationale”. La clé, selon lui, ne peut venir que d’un gouvernement de mission, et non d’un gouvernement politique.

Las ! Les mois passent, les tractations se poursuivent, Paris gronde… rien n’y fait. Nul gouvernement de mission à l’horizon.
Finalement, le 26 juillet 2021, un nouveau Premier ministre est désigné à Beyrouth. Mais en matière de renouvellement du personnel politique, il y a mieux : après que Saad Hariri (déjà trois fois Premier ministre dans le passé) ait renoncé à occuper le poste, c’est un milliardaire sunnite, Najib Mikati, qui redevient Premier ministre pour la troisième fois…

Un an après l’explosion, le 4 août 2021, Macron ne peut que s’offusquer : “Les dirigeants libanais semblent faire le pari du pourrissement […]. Je pense que c’est une faute historique et morale”.

Le 24 septembre, le Président français peut enfin faire mine d’être satisfait, avec une déclaration conjointe entre lui et Najib Mikati qui vient de réussir à former un nouveau gouvernement. Qui ne réformera rien du tout…

Quant au Liban, c’est désormais un champ de ruines, avec un État décomposé et une crise économique sans précédent, l’une des trois pires crises que le monde ait connu depuis 1850 selon la Banque mondiale.

Pour l’impérialisme français, pour Macron en particulier, le bilan est désastreux : le fleuron de la Francophonie au Proche-Orient n’en finit pas de couler, et l’impérialisme français apparaît incapable de redresser la situation, d’autant plus incapable que le Liban est déchiré par les interventions rivales de l’Iran et de l’Arabie Saoudite.

Mali : l’enlisement de Barkhane

En février 2020, dans son discours à l’École de guerre, Macron déclarait encore : la France, “au Sahel, lutte avec détermination contre le terrorisme grâce à l’opération Barkhane avec ses partenaires internationaux et africains du G5”.

Cette opération avait été engagée en 2013 par François Hollande ; officiellement à la demande du gouvernement malien pour bloquer la progression de groupes militaires “djihadistes” vers le sud du pays tandis que l’armée malienne, déliquescente, s’enfuyait.

En réalité, il s’agissait, une fois encore, de maintenir les frontières imposées à la fin du colonialisme, et de sauver un régime politique chargé de préserver les intérêts de l’ancienne puissance coloniale.

Pourtant très vite, il apparut qu’il n’y avait pas de solution militaire.
Barkhane est complètement enlisée. Le 10 juin 2021, Macron admet que face à une guerre sans fin, “il y a un phénomène d’usure”.

L’état-major avait prévenu : la seule solution était politique. Or sur ce plan-là, la situation est catastrophique : l’État est inexistant dans le nord du pays, les conciliabules se poursuivent entre le gouvernement malien et les djihadistes, et les coups d’État se succèdent à Bamako : le 18 août 2020, le Comité National Pour le Salut du Peuple (CNPSP) prend le pouvoir. Paris ne réagit guère. Puis, le 24 mai 2021 a lieu un nouveau coup d’État. Assimi Goïta est déclaré président de la “transition”. Paris est contraint de réagir.

Colère de Jupiter

Le 10 juin, deux semaines après le nouveau coup d’État, Macron annonce “la fin de l’opération Barkhane en tant qu’opération extérieure”. Alors que 5100 soldats de l’armée française sont au Sahel, il indique “Nous amorcerons une transformation profonde de notre présence”, prônant “un changement de modèle”. C’est une manière de faire pression sur les dirigeants maliens priés d’assurer leur propre sécurité : “Le rôle de la France n’est pas de se substituer à perpétuité aux États”.

Cette décision provoque la colère du gouvernement malien, dont le Premier ministre de transition Choguel Kokalla Maïga déclare à la tribune de l’ONU que la décision de Paris est “une espèce d’abandon en plein vol” du Mali par la France.

Le 30 septembre, Macron prend un coup de sang : “Je rappelle que le Premier ministre malien est l’enfant de deux coups d’État, si je puis dire. Puisqu’il y a eu un coup d’État en août 2020 et un coup d’État dans le coup d’État. Donc la légitimité du gouvernement actuel est démocratiquement nulle. Alors qu’hier nous avons présidé à l’hommage national au sergent Blasco et qu’aujourd’hui il est enterré parmi les siens, ce qu’a dit le Premier ministre malien est inadmissible. C’est une honte. Et ça déshonore ce qui n’est même pas un gouvernement”. Et d’insister : “Sans la France, le Mali serait dans les mains des terroristes”.

On pouvait difficilement faire plus lourd…

Concurrence russe

La réponse malienne n’allait pas tarder. Elle consiste à jouer sur la concurrence entre Moscou et Paris.

Déjà, Le 27 mai, au lendemain du second coup d’État, des manifestations anti françaises avaient eu lieu à Bamako, avec des drapeaux russes.

À l’automne, on apprend que des négociations secrètes sont menées avec Wagner, une société “privée” russe pour l’envoi de 500 à 1000 hommes chargés surtout de protéger le gouvernement malien…

Or, cette société, officine agissant en accord avec le gouvernement russe, intervient déjà en République Centrafricaine. Et les relations entre Moscou et le gouvernement de Centre-Afrique sont désormais telles que, fin novembre, sur décision du président centrafricain, il est annoncé que “dès la rentrée scolaire prochaine, c’est-à-dire 2022/2023” l’enseignement de la langue russe sera introduit à l’université en tant que matière obligatoire.

Et c’est aussi vers Moscou que se tourne le gouvernement malien. Le 11 novembre, en voyage à Moscou, le ministre malien des Affaires étrangères, appelle à l’aide pour assurer l’intégrité territoriale et la souveraineté du Mali.

Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, se fait un plaisir de répondre : “nous fournissons de l’équipement militaire et de la formation aux cadres de l’armée malienne” et “nous allons faire tout ce qui est possible pour éviter que la menace terroriste pèse sur la structure de l’État du Mali”.

Pour Macron, c’est une ligne rouge : pas question que sur le territoire malien agissent en même temps les milices de Wagner et l’armée française. Dès le 29 septembre, la ministre française des Armées, Florence Parly, avait d’ailleurs prévenu : “Si le Mali engage un partenariat avec des mercenaires, le Mali s’isolera, il perdra le soutien de la communauté internationale, qui est pourtant très engagée”.

Mais à part l’habituel chantage à l’aide financière, que peut faire Macron, sauf à encourager en sous-main un nouveau coup d’État ?

Car c’est dans l’ensemble de la France-Afrique que les positions françaises sont menacées. Ainsi au Burkina Faso un convoi de véhicules de l’armée française en provenance de Côte-d’Ivoire est resté bloqué le 18 novembre et durant plusieurs jours par des milliers de manifestants.

Et le 27 novembre, des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Ouagadougou contre la présence de l’armée française et pour demander le départ du président Roch Kaboré incapable de mettre fin aux attaques terroristes.

Pour se protéger, le Président Roch Kaboré décide le 8 décembre de changer de gouvernement, ce qui ne changera rien à la situation.

Pour Macron, il ne reste guère que le Niger où trouver un appui, pays où est installé un important QG américain, et pays dont les dirigeants sont couverts d’éloges par Macron : un pays où il y a “un président courageux, le président Bazoum, après un autre président courageux, le président Issoufou, qui font le maximum, se battent pour leur peuple, l’éducation, la santé [...] Ils font un travail admirable”. (Le 30 septembre 2021)

Manque de chances pour Macron : le même convoi militaire français qui avait été bloqué au Burkina plusieurs jours est ensuite bloqué le 26 novembre au Niger. Trois manifestants sont tués. Les protestations se multiplient contre la présence de l’armée française.

Le gouvernement algérien se rebiffe

L’Algérie est un autre pays avec lequel l’impérialisme français a des relations difficiles : ces relations restent profondément marquées par le long combat du peuple algérien pour son indépendance. Depuis, le pouvoir algérien ne manque pas une occasion de rappeler que cette indépendance fut arrachée les armes à la main. En particulier quand l’impérialisme français tente de réaffirmer son emprise politique et économique sur son ancienne colonie.

C’est ainsi que le 20 novembre 2020, Macron apporte son soutien au Président Tebboune menacé par la puissante mobilisation des masses algériennes qui veulent chasser le “système”. Il déclare à Jeune Afrique : “Je ferai tout ce qui est possible pour aider le président Tebboune dans cette période de transition. Il est courageux”. Car Macron redoute une menace révolutionnaire : “Il y a eu un mouvement révolutionnaire, qui est toujours là, sous une forme différente. Il y a aussi une volonté de stabilité, en particulier dans la partie la plus rurale de l’Algérie. Il faut tout faire pour que cette transition réussisse”.

Ces déclarations, le Président algérien s’en serait bien passé. Car elles ont aussitôt suscité un concert de protestations Le Parti socialiste des travailleurs (PST) dénonce “le soutien indéfectible” de Macron “au régime algérien actuel”. La présidente de l’Union pour le changement et le progrès (UCP) déclare : “Le choix du timing est une indication de la volonté de la France de maintenir le système en place pour ses propres intérêts”. Le président du RCD interpelle le Président français : “Monsieur Macron, ce sont précisément les interventions répétées de la France officielle dans les choix souverains des pays africains qui posent problème. La France postcoloniale est une partie de notre problème en plus de faire partie d’un passé douloureux pour l’Algérie et l’Afrique”.

Un an plus tard, manifestement déçu, Macron change de discours. Le 30 septembre, il convie à l’Élysée dix-huit jeunes gens algériens ou d’origine algérienne, pour échanger “librement” sur le conflit passé.

Et Macron se lâche : il critique un “système politico-militaire [algérien] fatigué”, l’accuse d’entretenir une “rente mémorielle”, avant de s’interroger : “Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question”.
Et il parle du Président Abdelmadjid Tebboune comme l’otage d’un “système politico-militaire dur”.

Le gouvernement algérien dénonce alors une “ingérence inadmissible dans ses affaires intérieures”, rappelle son ambassadeur à Paris et – cerise sur le gâteau – interdit le survol de son espace aérien aux avions militaires français soutenant l’opération Barkhane.

Rarement les relations entre les deux gouvernements n’avaient été aussi mauvaises. Mais Paris est bien obligé de reprendre les contacts avec le Président algérien, ce qui est fait fin novembre dans la plus grande discrétion.

Échecs à l’international, offensive au niveau national.

Sur le plan international, l‘impérialisme français n’a pas fini de devoir avaler des couleuvres. Cela ne peut que le rendre plus agressif, dans sa politique intérieure, contre la population laborieuse.

Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, l’offensive ultra-réactionnaire d’un Zémour est propulsée par Vincent Bolloré, le représentant emblématique des intérêts économiques français en Afrique, et de l’aile la plus arriérée de la bourgeoisie française, ancrée dans l’histoire coloniale.

Mais au-delà d’un Zémour et de cette fraction, c’est toute la bourgeoise française qui n’a comme alternative à ses échecs internationaux que l’offensive contre les acquis des salariés (retraites, sécurité sociale, code du travail, statuts des fonctionnaires…) et l’offensive contre les droits démocratiques, par la répression et le fichage de toute la population, avec le “pass sanitaire” en particulier.

Combattre aux côtés des peuples opprimés, c’est reprendre à notre compte les revendications de ces peuples (retrait des troupes françaises en Afrique, droit à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie) ; c’est aussi combattre pour en finir avec la politique de Macron, sans attendre l’élection présidentielle.

Serge Goudard, 13 décembre 2021

Article publié dan la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique n°5 de janvier 2022
https://www.emancipation.fr/2022/01/04/sommaire-de-lemancipation-syndicale-et-pedagogique-n05-janvier-2022/

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